Quand l'orgue devient cinéma

-

le 25 février 2017 par Benjamin Goron



De Charlot spectateur à Charlot musicien, la soirée Quand l’orgue devient cinéma à la Maison Symphonique a plongé le public dans une atmosphère d’antan en se réappropriant une tradition du passé pour en exprimer toute l’actualité.

Le Grand Orgue Pierre-Béique © Pedro Ruiz
Le Grand Orgue Pierre-Béique © Pedro Ruiz


Le Grand Orgue Pierre-Béique a ainsi eu le privilège de révéler l’étendue de ses 83 jeux sous les mains et pieds successifs de Baptiste-Florian Marle-Ouvrard et Samuel Liégeon, qui ont rivalisé d’imagination pour improviser l’accompagnement des films muets à l’affiche. Une affiche plutôt éclectique puisqu’on a pu voir se succéder neuf œuvres datant de 1902 à aujourd’hui. La présentation de la soirée était assurée par Jean-Willy Kunz, organiste en résidence de l’Orchestre Symphonique de Montréal qui, tout en décontraction et avec une touche d’humour, a transporté la salle pour mieux la transformer.

Une transformation qui s’opère dès le début avec une mise en abyme de la salle de spectacle dans Charlie au music-hall. La vaste Maison Symphonique changeait d’aspect à chaque nouvelle farce de Charlot, si bien que l’on finissait par craindre d’être aspergé, entartré ou attaqué par un serpent constricteur. Transformation également dans les montages illusionnistes de Georges Méliès dont la version colorisée par l’auteur de son Voyage dans la lune était tout simplement ahurissante. Si certains procédés peuvent faire sourire aujourd’hui, l’imagination intarissable des créateurs alliée à des improvisations méticuleuses contribue à procurer une expérience immersive bien plus convaincante que les fracas 5.1 d’Hollywood, en cela que les images tirent leur force de la simplicité des moyens mis en œuvre.

Spectacle ancré dans son époque, cet hommage au cinéma muet a été l’occasion de mettre en valeur une institution qui joue un grand rôle sur la scène montréalaise : Kino’00, organisme-clé du cinéma indépendant, dont la cellule-mère basée à Montréal fêtait ses 18 ans en janvier dernier. Ainsi, deux courts-métrages muets de jeunes réalisateurs, Le nouveau bureau de Gaëlle Quemener et Albert de David Émond-Ferrat, ont été sélectionnés et diffusés lors de cette soirée. Cela témoigne de la volonté de l’OSM de promouvoir les artistes de la relève, ces jeunes talents qui assurent la fertilité du terreau artistique québécois, et de leur donner une reconnaissance qu’ils méritent.

Jean-Willy Kunz © Navid Azadi
Jean-Willy Kunz © Navid Azadi


Enfin, cette soirée s’est déroulée dans un éventail d’émotions : un baiser sens dessus dessous signé Stefan Le Lay, la dénonciation de l’individualisme et de l’idée de propriété dans Voisins de Norman McLaren... Pour finir, un cocktail à fleur de peau d’amour, de rire, de compassion et de tristesse dans The Vagabond de Charlie Chaplin qui se termine dans une véritable apothéose d’émotions : la scène est partagée en deux. À droite, la roulotte de gitan immobile et Charlot abattu, les mains sur la nuque, ravagé par la tristesse après que celle qu’il a sauvée l’a laissé dans son dénuement contre la promesse d’une vie fastueuse. À gauche, la belle voiture motorisée ramenant la jeune femme dont l’éloignement soudain a révélé son amour pour Charlot. Sur scène, un autre duo, celui de l’orgue et du piano qui expulsent un romantisme effréné, entre explosion des passions et inflexions pathétiques… Efficacité assurée.

Une soirée riche en émotions qui a vu la prestigieuse Maison Symphonique se transformer en salle de cinéma hors du commun et qui a établi un pont ingénieux entre la qualité, l’innovation des artistes d’aujourd’hui et la mémoire culturelle du cinéma muet montréalais qui a connu une incroyable effervescence au début du siècle dernier. Attachez vos ceintures, le prochain rendez-vous avec l’Orgue, c’est le 6 mai avec une collaboration entre l’OSM et l’Agence spatiale canadienne… Prêt au décollage ?

____________

Site web de l'OSM - Le Grand Orgue Pierre-Béique

Prochain concert - Orgue et espace : regard vers le ciel