Il n'y a pas de pire violence que l'ignorance

Quand Astral et la STM censurent l'art et l'histoire.


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le 22 septembre 2017 par Benjamin Goron



Voilà une photographie qui va faire parler d’elle. Pour ma part, lorsque je l’ai vue pour la première fois, c’était au printemps dernier lors du dévoilement de la programmation des Grands Ballets Canadiens. Personne ne s’en est plaint. Quant à moi, j’ai été ébloui par la force d’évocation qui s’en dégage ainsi que la densité de symboles qui contraste avec le caractère épuré de l’image.

Stabat Mater
© Sasha Onyshchenko / Kravetz Photographics
Danseuse : Vanesa Garcia-Ribala Montoya


Celle-ci accompagne un double programme sous le signe de la spiritualité : le Stabat Mater d’Edward Clug sur la musique de Pergolèse et la Symphonie n°7 de Beethoven vue par Uwe Schulz. Stabat Mater, c’est l’évocation artistique de la douleur et de la résilience de la Vierge Marie qui «se tient debout» face à la crucifixion du Christ, son enfant.

Cette photographie est une cristallisation de symboles religieux, mais aussi universels, agencés avec une grande ingéniosité et un sens artistique hors du commun. Du Christ, il reste deux signes marquants, un clou à travers le pied de la danseuse et le sang qui ruisselle sur son bras, sa cuisse et son voile. Elle, elle est la personnification-même de la Vierge Noire très prisée de l’iconographie médiévale, et sans doute un écho à l’un des plus beaux passages de la Bible au début du Cantique des Cantiques : «nigra sum, sed formosa» : «je suis noire, oui, mais je suis belle». L’immense voile blanc de cette étoile noire évoque le Saint-Suaire qui enveloppe le Christ après sa mort, et ce rapprochement a traversé l’histoire de l’iconographie religieuse, on pense notamment à la célèbre Pietà de Nouans. Au-delà de ce travail symbolique magnifiquement orchestré, on retrouve dans l’image toute la beauté du corps de la danseuse, cet équilibre entre une musculature saillante et une grâce inaltérable. Cette photographie, audacieuse actualisation du stabat mater, nous montre donc une double fusion : celle de la mère et du fils disparu, mais aussi celle du mythe et de la danse, qui peut revêtir n’importe quel costume pour révéler l’art du geste et du mouvement. Une photographie fidèle à l’intensité dramatique du Stabat Mater, œuvre magistrale composée en 1736 par le jeune Pergolèse du haut de ses 26 ans, deux mois avant une mort à laquelle il se savait condamné.

Mais voilà. Là où j’ai vu une photographie artistique d’une immense intensité dramatique, d’autres ont vu une femme noire, un voile blanc et du sang. Et ça les a choqués au point de censurer cette image, d’interdire qu’elle parvienne aux yeux des milliers d’utilisateurs des transports en commun montréalais. Hier, la STM, de concert avec Astral qui contrôle sa diffusion publicitaire, a décidé de refuser d’afficher le monstre. Savez-vous seulement pourquoi ? Elle pourrait inciter à la violence… Non, là vraiment, ça ne passe pas.

Un tel amalgame n’est pas seulement dommageable, il est tout à fait grave. Car il atteint non seulement l’essence de l’être humain, sa faculté de raisonner, mais aussi ce que l’humanité a de plus précieux, l’art, ce creuset trop souvent incompris où l’on cherche sans cesse à construire du sens, à questionner le monde, à le façonner, à le surprendre. Alors que nous sommes mitraillés de représentations où l’hypersexualisation, la nudité et la violence explicites sont monnaie courante, comment se peut-il qu’une œuvre d’art comme celle-ci soit mise à l’index ? «La STM déplace un large public varié et nous sommes sensibles à cette réalité», rétorque Amélie Régis aux affaires publiques de la STM. Un « large public varié », autant dire un vaste troupeau de moutons.

Lorsque j’étais petit et que je voyais une image qui m’interpelait, je questionnais mon père ou ma mère et ils m’expliquaient du mieux qu’ils pouvaient ce que cela signifiait. Et je comprenais. En considérant rapidement l’épanouissement de l’humanité à travers les millénaires, je suis porté à croire que nous ne sommes pas des abrutis écervelés incapables d’interpréter une œuvre d’art ou de faire la différence entre une femme noire ensanglantée et une allégorie de la douleur humaine.

Ainsi, je suis également porté à penser que les bureaux où la décision a été prise de censurer cette image n’étaient pas habités par l’aura spirituelle de l’œuvre de Pergolèse. À force de prendre les gens pour des ignorants, ils finiront par le devenir. Et il n’y a pas de pire violence que l’ignorance, l’actualité nous le démontre tous les jours. Finalement, ce qui peut être une incitation à la violence, ce n’est pas cette image, mais sa censure, motivée par la peur de recevoir des plaintes, la lâcheté devant la défense de l’art et l’ignorance d’une pensée critique à l’état larvaire. Comme le disait si bien Flaubert, «l’attentat contre la pensée est un crime de lèse-âme. La mort de Socrate pèse encore sur le genre humain».

La morale de l’histoire ? J’espère que cette photographie fera parler d’elle pour les bonnes raisons et que les gens se déplaceront pour la grande première d’Ivan Cavallari à la direction artistique des Grands Ballets Canadiens, mais aussi pour l’ouverture de la saison de cette troupe de professionnels qui repoussent chaque jour les limites de leur art. Parce qu’ils ne sont jamais en panne, eux.

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Photo : Sasha Onyshchenko et Kravetz Photographics
Danseuse : Vanesa Garcia-Ribala Montoya

Billets pour le spectacle d'ouverture des Grands Ballets Canadiens